Tout ce qui monte... Le marché de l’art aujourd’hui et un chien orange en ballon

Par Sheila Singhal le 01 mai 2017

Tous droits réservés, Douglas & McIntyre

Déjà dans les années 1630, alors que la « tulipomanie » secouait les Pays-Bas, des fortunes se faisaient et se défaisaient autour d’une spéculation frénétique, à l’époque sur les bulbes rares de tulipes. 

Dans son nouveau livre The Orange Balloon Dog [Le chien orange en ballon], titre inspiré de la sculpture en acier inoxydable Balloon Dog (Orange) de Jeff Koons, l’auteur Don Thompson fait un tour d’horizon de l’actualité en matière de spéculation sur l’art, du Qatar à Los Angeles. Prenant le pouls d’un phénomène qui tient à la fois du Far West et de la bulle des mers du Sud, Thompson joue presque les Cassandre dans son approche du marché de l’art d’aujourd’hui. En d’autres termes : attention, la chute pourrait être brutale.

Économiste de formation, Thompson maîtrise de toute évidence son sujet à merveille, et sait entraîner le lecteur dans certains cercles étonnamment restreints. Auteur de deux ouvrages précédents sur le marché de l’art, L’affaire du requin qui valait 12 millions (2012 pour l’édition française) et The Supermodel and the Brillo Box [Le mannequin dans la boîte Brillo] (2014), Thompson possède une compréhension intuitive de ce désir ardent de collectionner à tout prix, de vendre au prix le plus élevé possible et de créer une œuvre qui assoira une réputation. 

La plupart des lecteurs auront déjà des idées sur le fonctionnement du marché de l’art. Une galerie présente un artiste dans le cadre d’une exposition collective ou individuelle. Vous aimez l’œuvre. Vous achetez l’œuvre. Ou une maison de ventes aux enchères propose des œuvres importantes. Vous aimez une œuvre. Vous enchérissez sur l’œuvre. Ou peut-être encore participez-vous à une foire artistique comme l’Art Basel Miami. Une œuvre vous plaît. Vous achetez l’œuvre.

Dans le monde de l’art d’aujourd’hui, cependant, de tels scénarios sont tous littéralement la pointe de la pointe de l’iceberg. Comme l’écrit Thompson, tout en résistant élégamment à la tentation d’accuser qui que ce soit, il existe bien une scène occulte derrière la vitrine publique bien lustrée du commerce de l’art.

Certaines des manigances sont difficiles à croire. Les célèbres « faux de Knoedler » en sont une illustration parfaite. Il s’agit d’une histoire longue et compliquée mettant en cause un artiste new-yorkais d’origine chinoise, Qian, qui a multiplié les œuvres frauduleuses imitant le travail de Jackson Pollock, Barnett Newman et Vassily Kandinsky. Il n’est pas totalement clair s’il a ou non réalisé ces faux délibérément à des fins mercantiles. Il n’existe apparemment aucune loi contre la production de copies, ni même contre le fait d’y apposer la signature de l’artiste d’origine, tant et aussi longtemps que l’on ne les vend pas pour des originaux.

Le problème est apparu quand une intermédiaire a acheté les œuvres, puis les a revendues à un marchand d’art réputé comme authentiques pour des centaines de milliers de dollars. Ce dernier a à son tour doublé les prix, vendant ces pièces à des musées et des collectionneurs privés. 

Même si de nombreux experts se sont montrés incapables de repérer les faux, on a fini par trouver que l’un des pigments d’un « Jackson Pollock » n’existait pas du vivant de ce peintre. Le pot aux roses était découvert, et l’une des galeries les plus respectées, Knoedler and Company, allait discrètement fermer ses portes.

Aujourd’hui, le marché de l’art de prestige semble, d’après Thompson, peuplé de parieurs. Ils misent gros sur des œuvres en espérant que leur valeur montera, pour les revendre quelques années plus tard. D’autres acheteurs jouent sur ce qui pourrait se résumer au « devenir » de l’artiste. Achetez la production d’un créateur prometteur, et vous pourriez gagner le gros lot en quelques années. Par contre, si l’artiste passe de mode, votre situation sera peut-être loin d’être enviable.

L’une des formes les plus surprenantes de mise sur l’avenir d’un artiste, toutefois, consiste à acquérir une de ses œuvres des années avant qu’il l’ait créée. Dans un chapitre intitulé « Ludwig’s Play-Doh » [La pâte à modeler de Ludwig], Thompson expose les ententes passées entre des artistes tels Jeff Koons (qui planifiait une série de pièces inspirées de la pâte à modeler de son fils Ludwig) et des amateurs d’art soucieux de ne pas laisser passer le train.

Dans le cas de Koons, cependant (ainsi que pour de nombreux autres artistes de sa notoriété), l’acheteur n’a pas l’assurance d’un prix ferme. Il paye un pourcentage du montant final, mais l’artiste peut demander des sommes supplémentaires en cours de production de l’œuvre. Si l’acquéreur refuse de payer, ou trouve que la création de l’œuvre nécessite trop de temps, il doit prendre une décision : continuer finalement à débourser, ou subir une perte et risquer de manquer une occasion. 

Thompson s’intéresse également à certains phénomènes étranges qui semblent tout droit sortis de l’univers louche des blanchisseurs d’argent. Bien que l’art soit curieusement épargné par le blanchiment en question, le marché d’art de luxe a quelques relents d’échappatoire fiscale. Par exemple, acheter une œuvre dans l’un des nombreux « ports francs » à travers le monde (Luxembourg, Beijing, Genève, pour n’en citer que quelques-uns) revient à faire ses emplettes dans une boutique hors taxes d’aéroport. Déplacez-la d’un port franc à un autre, et la question de la taxation ne se pose pratiquement plus.

Bien sûr, tous les acteurs de ce marché ne sont pas des pirates des temps modernes. Mais il semble y avoir des règles du jeu bien établies, qu’il faut de toute évidence respecter sous peine de risquer l’exclusion de la partie. Marchands, galeristes, artistes et acheteurs semblent tous évoluer dans un étrange ballet et, si Thompson voit juste, aucun ne sait trop comment descendre du manège. Si tant est que ce soit leur volonté.

L’auteur exprime certes son désarroi quant à l’état actuel du commerce de l’art et de ses tractations en coulisse, mais sa préoccupation première est sans nul doute le gonflement actuel des prix. D’un point de vue d’économiste, il est clair que la situation ne peut durer, et que la question est quand et dans quelle proportion le marché va s’effondrer. Pour Thompson, tout n’est qu’une question de temps, et il est persuadé que les choses se produiront plus vite qu’on ne le pense.

Et de toute évidence, ce constat l’afflige. Tout cela aurait pu être évité, semble-t-il croire. En même temps, il n’entrevoit aucune solution miracle. Encore une fois, il n’y a pas grand-chose à faire si un enfant têtu enfile des ailes de plumes et de cire et décide de voler un peu trop près du soleil.

The Orange Balloon Dog: Bubbles, Turmoil and Avarice in the Contemporary Art Market (disponible uniquement en anglais), de Don Thompson (Douglas & McIntyre, avril 217) est en vente à la boutique du MBAC.


Par Sheila Singhal| 01 mai 2017
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À propos de l’auteur(e)

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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